Migrations, minorités, discriminations

L’analyse des discriminations, et plus généralement des politiques et pratiques administratives en direction de minorités, s’est imposé depuis une vingtaine d’années comme l’un des axes forts des recherches menées au CESDIP. Les dispositifs de police sont ainsi au cœur des investigations d’E. Blanchard : partant d’une perspective historique visant à éclairer l’encadrement des populations algériennes à Paris entre la Libération et la fin de la guerre d’Algérie, il développe également une réflexion contemporaine sur le contrôle étatique de l’immigration et sa dimension post-coloniale. Différents travaux viennent par ailleurs nourrir cette approche du présent par les héritages coloniaux dont il porte la trace, notamment ceux de M. Coquet ou J.-L. Sanchez sur le bagne et les liens entre enfermement et colonisation, ou encore ceux de B. Brunet-Laruche sur les politiques pénales dans les colonies. Cette perspective d’histoire coloniale et post-coloniale donne ainsi tout son sens à l’inscription, au sein du CESDIP, de la thèse de B. Mollard visant à interroger le rôle des politiques d’émigration entre 1962 et 1973 dans la construction de l’Etat algérien.

Ces travaux questionnant le rôle des politiques d’encadrement des mobilités internationales dans la définition des Etats et le tracé de leurs frontières entrent par ailleurs en résonance avec les enquêtes conduites sur le contrôle contemporain de l’immigration irrégulière par M. Darley (Autriche, Allemagne et République tchèque) et N. Fischer (France). Ces derniers analysent en particulier les dispositifs d’enfermement des étrangers (centres de rétention, centres fermés pour demandeurs d’asile) à travers les différents types d’acteurs (étatiques ou non, policiers ou associatifs) qui en assurent le fonctionnement quotidien. Ce faisant, ils aspirent à sortir les lieux d’enfermement pour étrangers de leur « exceptionnalité » supposée, en en restituant le processus d’institutionnalisation progressive dans différents pays d’Europe, et en rapprochant leur analyse de celle d’autres dispositifs de confinement également marqués par la juxtaposition de visées contradictoires – entre inclusion et exclusion, accompagnement et répression. L’analyse des processus de catégorisation qui président à la définition des politiques migratoires et à leur mise en œuvre trouve également un prolongement dans les travaux abordant frontalement la question des discriminations. L’enquête conduite par F. Jobard et R. Lévy et mettant en lumière le rôle de l’apparence (style vestimentaire et couleur de peau notamment) des populations-cibles dans le déploiement des contrôles d’identité par la police, et les travaux de J. de Maillard sur le contrôle d’identité, ont encouragé le développement au CESDIP de recherches s’attachant à comprendre la fabrique des discriminations au-delà de l’institution policière : ainsi, la thèse d’E. Ormières propose d’étudier les dispositifs de lutte contre les discriminations par leurs déclinaisons locales, en interrogeant notamment leur inégale portée à la lumière des trajectoires des acteurs qui les portent.

La question d’un traitement différentialiste des publics, et des normes culturalistes voire racialisées qui le sous-tendent, traverse par ailleurs différentes recherches portant sur la prison (M. Veaudor), les centres éducatifs fermés (R. Carlos), la police (E. Blanchard, M. Darley, F. Jobard, R. Lévy, J. de Maillard) mais aussi le jugement pénal (M. Darley). Nombre des enquêtes conduites au CESDIP sur les institutions policière et judiciaire intègrent par ailleurs un questionnement autour du poids des représentations de sexe / de genre dans la définition des « clientèles » et dans les formes de contrôle dont celles-ci font l’objet. C’est notamment le cas des travaux d’E. Blanchard sur les stéréotypes genrés accompagnant le contrôle policier des populations colonisées, de ceux de M. Darley sur le contrôle et la qualification policières et judiciaires du proxénétisme et de la traite des êtres humains, d’O. Perona sur le traitement policier des viols, ou de K. Barbier ou D. Duprez sur les inflexions genrées dans le traitement de la délinquance féminine, mais aussi du travail doctoral de R. Carlos mettant en lumière les normes de genre présidant aux assignations de places/de rôles dans les établissements pour mineurs. Plus largement, l’articulation entre genre et action publique est au cœur des recherches interrogeant non seulement le traitement d’infractions adossées aux atteintes à la sexualité (M. Darley, O. Perona), mais aussi les formes de contrôle social déployées à l’encontre de déviances pensées comme genrées, à l’instar de la nouvelle recherche entreprise par L. Lartigot-Hervier sur le contrôle de l’alcoolisation materno-fœtale, ou encore les inégalités de genre sous-tendant la représentation contrastée des femmes et des hommes dans l’espace public, et les formes de harcèlement accompagnant la présence des premières au sein de territoires pensés comme « masculins » (C. Gayet-Viaud). Ce questionnement vient ainsi nourrir une réflexion plus large conduite, au CESDIP, sur les inégalités dans l’accès aux droits : portée notamment par C. Braconnier à partir d’une étude du vote des personnes incarcérées, celle-ci interroge les obstacles à la participation politique de celles et ceux dont la citoyenneté peut être perçue comme « diminuée ».