Savoirs sur le crime et la déviance

Le CESDIP est pour ainsi dire le seul laboratoire de sociologie pénale en France, ce qui l’a depuis le départ amené à interroger la nature et les frontières de cette discipline et à interroger ses objets centraux : le crime et la déviance. À sa genèse, à la fin des années 1960 et durant les années 1970, le CESDIP s’est attaché à produire une connaissance indépendante d’un point de vue naturaliste sur le crime, dont la version la plus élaborée alors était promue sous l’appellation de « criminologie du passage à l’acte ». Au contraire, sous l’influence de la sociologie nord-américaine de l’époque, le CESDIP a contribué à produire une sociologie de la réaction sociale au crime et à la déviance, c’est-à-dire une appréhension de ces phénomènes qui ne soit pas dissociée des mécaniques de qualification et de traitement. Puis, parce que le laboratoire est un laboratoire de sociologie pénale (avant d’être un laboratoire de sociologie de la déviance), le CESDIP a privilégié une préoccupation pour les institutions en charge des déviances, et pour les savoirs dont elles s’arment.

La production et à la circulation des savoirs sur le crime, puis les usages qui en sont faits par les institutions judiciaires et les circulations qui s’opèrent entre les champs professionnels et les champs académiques, sont au cœur de nos préoccupations. Les travaux menés par notre ancien directeur Laurent Mucchielli sur l’histoire de la criminologie en France ou la Revue d’histoire des sciences humaines qu’il avait fondée et que nous avons hébergée jusqu’à son terme en 2011, avaient donné à ce legs intellectuel une nouvelle ampleur. Il faut également noter l’attention portée par le CESDIP aux entreprises contemporaines d’institutionnalisation de savoirs dits « criminologiques », entre « polémologie », « décèlement précoce » et biologisation du rapport à la déviance, que le laboratoire a porté dans l’arène politique par son engagement (victorieux) contre la création d’une section du CNU de « criminologie ». La place de la criminologie (ou d’une certaine acception de celle-ci) dans les savoirs dispensés dans les services de probation et d’insertion (Direction administration pénitentiaire) est également au cœur de la thèse de doctorat de Xavier de Larminat et du post-doc que le CESDIP lui a financé.

Plus largement, les travaux sur la naissance de la police technique et scientifique, du bertillonnage aux techniques d’enregistrement et de fichage des individus, menés par Pierre Piazza ou Laurent López, s’inscrivent dans cette tradition. En l’espèce, ces réflexions historiques sur l’essor des technologies biométriques d’identification des individus, leur normalisation et les usages civils et policiers qui en ont été tirés, ainsi que sur l’informatisation du corps et plus largement les dispositifs de contrôle et de surveillance mobilisés à destination de certaines catégories de population, ont pris la forme de publications scientifiques nombreuses, mais aussi d’expositions comme Fichés à la Bibliothèque nationale ou l’exposition virtuelle sur Alphonse Bertillon sur criminocorpus.fr, dont des chercheurs comme Pierre Piazza ou Jean-Marc Berlière ont été les commissaires.

L’analyse de la production des catégories, au premier plan desquelles les mécaniques de labellisation d’individus dangereux ou de production d’indices de risques, a toujours été au cœur de l’activité scientifique du CESDIP. Là aussi, ces préoccupations sont transverses aux diverses thématiques puis qu’on les retrouve aussi bien à l’épreuve des travaux sur la délinquance juvénile et les étiquetages de publics déviants (mineurs ou spécifiquement scolaires), que ce soit dans les travaux historiques de Jean-Jacques Yvorel, les analyses européennes comparées de Francis Bailleau ou les enquêtes sociologiques de Maryse Esterle sur le décrochage scolaire ou de C. Carra sur les violences à l’école, que dans les travaux sur la récidive et les récidivistes, en particulier dans leur traitement par les institutions pénitentiaires (Jean-Lucien Sanchez sur le « récidivisme » de la fin du XIXe siècle, Annie Kensey et le suivi des cohortes de libérés). De leur côté, les travaux sur l’attention des policiers aux étrangers ont retenu l’attention de nombreux chercheurs du laboratoire, tant en ce qui concerne l’histoire de cette préoccupation (René Lévy, Jean-Marc Berlière ou Emmanuel Blanchard) qu’en ce qui concerne la production (ou non-production), dans le fil de l’interaction policière, de l’altérité et de la dangerosité (Fabien Jobard, René Lévy ou, dans une perspective comparée avec les polices allemandes, Jérémie Gauthier et Jacques de Maillard). Une thèse financée par le DIM Île-de-France, celle de Kathia Barbier, a pour objet le traitement des femmes dans les contentieux de stupéfiants, et notamment le désintérêt dont elles font l’objet par les acteurs répressifs.

Plus largement, le CESDIP reste attentif à la construction et aux frontières des catégories sociales. La notion de violence politique, par exemple, est interrogée par Xavier Crettiez, ou bien les travaux d’iconographie politique que ce dernier a entrepris avec Pierre Piazza en Corse, Irlande et Pays basque, ou encore le travail de comparaison franco-britannique, dirigé par Fabien Jobard, sur les émeutes urbaines. La thèse achevée de Dalia Ghanem et celle de Bilel Ainine sur les violences terroristes s’inscrivent dans ce mouvement.

Les frontières du pénal et de l’infra-pénal sont également interrogées, tant par les travaux de Carole Gayet-Viaud sur les incivilités que par ceux de Jacques de Maillard et P. Benec’h Le Roux sur les correspondants de nuit à Paris et la prévention des désordres, d’Evelyne Baillergeau sur la « policiarisation » de l’errance à Montréal et Amsterdam, ou les perspectives comparées ouvertes par Sophie Body-Gendrot sur la définition et le traitement des désordres urbains dans les grandes agglomérations.

Enfin, les interrogations sur la nature de la violence produite par l’État, notamment sur les ressorts de sa légitimité, sont constantes, portées ces dernières années tant par les travaux sur l’enfermement et son contrôle (Nicolas Fischer,  Bruno Aubusson de Cavarlay) que par les travaux sur la rétention administrative (Nicolas Fischer, Mathilde Darley) ou ceux sur la police.

Le CESDIP entend prolonger ses réflexions sur les savoirs criminologiques en portant ses efforts sur le rapport entre sciences sociales et savoirs médicaux. C’est tout le sens de notre engagement dans le Lidex ISIS sur les sciences et la société à l’Université Paris-Saclay et les projets qui y sont développés sur l’expertise médico-légale. Dans cette perspective, le GERN a organisé en 2010-2011 un séminaire international sur les neurosciences et la justice pénale, Jennifer Boirot a soutenu une thèse sur l’expertise psychiatrique en Europe et un partenariat a été établi entre le CESDIP et l’Institut médico-légal de l’hôpital de Garches (Faculté de médecine de l’UVSQ), qui se concrétise dès septembre 2013 par le dépôt d’une demande de PEPS sur la mesure des agressions sexuelles à l’Institut médico-légal, première pierre de la thèse d’Océane Perona sur les agressions sexuelles (autre financement DIM Île-de-France), soutenue en 2017.